VI

 

L’oncle Conrad, en rentrant le soir, ne dit plus rien de ces choses ; il soupa tranquillement et se coucha de bonne heure, étant fatigué.

Je n’étais pas fâché non plus, après avoir passé deux nuits à faire de la musique, de m’étendre dans un bon lit. Mais le lendemain vers sept heures, comme je dormais encore, l’oncle m’éveilla :

– Lève-toi, Kasper, dit-il nous allons acheter des petits cochons à Kirschberg, chez la mère Kobus ; sa truie a fait la semaine dernière ; il me faut six petits cochons pour envoyer à la glandée, on ne trouve pas de bonnes occasions d’acheter tous les jours.

– Des cochons de lait pour aller à la glandée, vous n’y pensez pas, mon oncle, lui dis-je. Dans six semaines, à la bonne heure, ils auront des dents mais...

– Je te dis qu’il me faut des petits cochons, reprit-il d’un ton sec ; quand on a deux vaches fraîches à lait et des eaux grasses, on peut nourrir six et même huit petits cochons, je pense. D’ailleurs je vais seulement les choisir ; la mère Kobus me les enverra dans une quinzaine de jours par le « hardier » Stenger. Allons, habille-toi et descends.

– Tout de suite, mon oncle ; seulement vous avez tort de vous fâcher ; je n’ai pas voulu vous contrarier.

– Bon, bon, je n’étais pas fâché, mais arrive !

Alors il descendit, et moi en m’habillant je pensai : « C’est tout de même un peu drôle que l’oncle, au lieu de faire du beurre avec le lait de ses vaches et d’envoyer la grosse Orchel le vendre au marché de Ribauvillé, comme toujours, veuille maintenant nourrir des petits cochons avec ; ce sera de la viande bien délicate. »

Et songeant à ces choses, je descendis dans la grande salle. La voiture était déjà sous les fenêtres, tout attelée. L’oncle Conrad avait déjeuné.

– Bois un coup, Kasper, me dit-il ; prends un morceau de viande et du pain dans ton sac, tu mangeras en route.

On aurait cru que la foire était sur le pont.

Je vis aussi que l’oncle avait mis sa belle camisole grise, son grand feutre, ses culottes brunes et ses bas de laine, qui lui donnaient un air respectable. Il avait relevé le col de sa chemise par-dessus ses oreilles, et je pensais en moi-même : « Est-ce qu’il a besoin de s’habiller en dimanche pour acheter des cochons ? »

Comme nous descendions l’escalier, Margrédel se pencha par la petite fenêtre de la cuisine pour nous crier de sa voix douce :

– Vous serez de retour avant la nuit ?

– Sois tranquille, répondit l’oncle en m’aidant à monter sur la botte de paille, et s’asseyant auprès de moi.

– Hue, « Fox » ! hue, « Rappel » !

La voiture partit comme le vent.

L’oncle Conrad paraissait grave. Lorsque nous fûmes hors du village, galopant entre les deux longues files de peupliers qui mènent à Kirschberg, il dit :

– Je vais acheter des cochons. C’est la bonne saison ; voici le temps de la glandée. Je vais au village de Kirschberg, parce que la mère Kobus m’a dit, il y a cinq jours, qu’elle a des petits cochons à vendre. Nous arriverons pour cela ; tu comprends, Kasper ?

– Hé ! c’est facile à comprendre.

– Justement, c’est facile à comprendre ; voilà ce que je voulais dire. – Hue, « Fox », hue !

Il tapait sur les chevaux.

Moi, je pensais : « L’oncle Conrad me croit donc bien bête, puisqu’il m’explique les choses comme à un petit enfant : « Nous allons acheter des cochons... c’est la bonne saison... Nous arriverons pour cela chez la mère Kobus, et non pour autre chose... Tu comprends, Kasper ».

Au bout d’un instant, il dit encore :

– Moi, je suis un homme de la paix, de la tranquillité, un bon bourgeois d’Eckerswir, qui s’en va tranquillement acheter des petits cochons dans un village voisin ; mais si quelqu’un lui cherche dispute, il se défendra, naturellement.

Alors je regardai l’oncle, et je me dis en moi-même : « Ah ! ah ! voilà donc pourquoi nous allons à Kirschberg ! »

Et rien qu’à voir sa figure paisible, j’en avais la chair de poule ; il arrondissait son dos, il s’était fait raser le matin, il avait mis une chemise blanche : il avait la figure d’un bon bourgeois, c’est vrai ; mais en regardant son nez crochu et ses yeux gris, je pensai tout de suite : « Celui qui voudrait nous attaquer se tromperait joliment ; ce serait une drôle de surprise pour lui. » Et toutes les histoires de bataille de mon oncle me revenaient à l’esprit. Je ne pouvais m’empêcher de l’admirer en moi-même, avec son air de bon vigneron, amateur de la paix. Et comme nous galopions toujours, je lui dis :

– Qui est-ce qui pourrait vouloir nous attaquer, oncle Conrad ? Il n’y a plus de brigands sur les grandes routes.

– Je dis seulement, « si on nous attaquait » ; Kasper, tu comprends, ce serait bien mal d’insulter un homme paisible comme moi, qui a des cheveux gris, un père de famille qui ne demande qu’à passer son chemin ; n’est-ce pas ?

– Oh ! oui, ce serait bien mal, lui dis-je. Celui qui ferait cela pourrait s’en repentir.

– Ça, oui ! car on se défendrait ; il faudrait faire son possible. On ne peut pourtant pas se laisser bousculer sans répondre, fit l’oncle d’un air bonhomme ; ce serait trop commode pour les gueux, si les gens de bien se laissaient battre, cela les engagerait dans le mal, et finalement ils se croiraient les forts des forts, parce qu’on n’aurait rien dit. – Hue, « Rappel » !

Je vis bien alors que l’oncle Conrad allait exprès au Kirschberg pour se faire attaquer par Yéri-Hans, et d’abord j’eus peur de ce qui pouvait arriver. Je songeais au moyen de prévenir cette terrible rencontre, car le grand canonnier ne pouvait manquer de venir au « Cruchon d’or », en apprenant que l’oncle s’y trouvait ; c’était sûr, d’après ce que nous avait dit la mère Robichon. Que faire ? Comment engager l’oncle à revenir ?

Je le regardais du coin de l’œil en rêvant à ces choses ; la voiture galopait ; il semblait si calme, il avait mis tellement le beau jeu de son côté, il paraissait si ferme avec son air de bonhomme, que je ne savais la manière de m’y prendre.

Comme je rêvais ainsi, l’idée me vint que l’oncle Conrad pourrait bien renverser Yéri-Hans, et qu’alors la guerre serait entre eux ; que le grand canonier ne pourrait jamais se montrer à Eckerswir sans honte, qu’il ne ferait plus danser Margrédel, et cette idée me réjouit intérieurement. Ensuite je me dis que si l’oncle Conrad était le plus faible, ce serait bien pire encore : qu’il ne pourrait plus revoir Yéri-Hans, qu’il le maudirait, qu’il défendrait à Margrédel d’en parler devant lui, qu’il le traiterait de bandit, de va-nu-pieds, etc. C’était une mauvaise pensée, je le sais bien ; mais que voulez-vous ? J’aimais Margrédel, et l’idée que la bohémienne pouvait être venue de Kirschberg m’inquiétait ; je songeais à Yéri-Hans comme à la peste, depuis que Margrédel s’était rappelée qu’il l’avait fait danser sept ans auparavant. Enfin les choses sont comme cela ; je ne cache rien, ni le bien ni le mal. Voilà donc ce que je me dis ; et je pensais même que si le grand canonnier ne venait pas au « Cruchon d’or », l’oncle le mépriserait ; de sorte que, de toutes les façons, Margrédel ne reverrait plus Yéri.

Bien loin de détourner l’oncle Conrad d’aller à Kirschberg, ma seule crainte était alors qu’il n’eût lui-même le bon sens de retourner à Eckerswir, soit par crainte ou tout autre motif.

Je me figurais d’avance ce grand canonnier roulant à terre, et je riais en moi-même. Voilà pourtant comme les idées des hommes changent d’une minute à l’autre, quand ils voient leur intérêt quelque part.

Enfin, vers onze heures, le village de Kirschberg se montra sur la côte, au milieu des arbres fruitiers ; la grande ferme du père Yéri-Hans en haut contre le bois, et les petites maisons, avec leurs hangars, le long de la route.

Nous approchions vite ; le bouchon de « l’Arbre vert » et les premières maisons, séparées les unes des autres par des tas de fumier, furent bientôt dépassées.

L’oncle Conrad, à la vue du « Cruchon d’or », au détour de la rue, sur notre gauche, fouetta les chevaux, et dans le même instant, la diligence, toute couverte de conscrits en blouse bleue et calotte rouge, passa comme le tonnerre. Elle sortait de l’auberge, la porte cochère était encore ouverte, et beaucoup d’autres conscrits, des marchands d’hommes, des vieillards, des femmes et quelques jeunes filles se tenaient sur le chemin, saluant ceux qui partaient, et qui secouaient leur bonnet par toutes les fenêtres de la diligence. Quelques-uns, debout en haut, levaient le bras et chantaient la bouche ouverte jusqu’aux oreilles, mais le roulement de la voiture empêchait de les entendre.

C’est au milieu de ce bruit que nous entrâmes dans la cour de l’auberge. Le garçon d’écurie vint prendre les chevaux ; nous descendîmes de voiture, et l’oncle, secouant la paille de ses habits, me dit :

– Arrive, Kasper, arrive, nous allons boire une bouteille de « rangen » avant de dîner ; ensuite nous irons chez la mère Kobus.

Je le suivis sous la voûte, et nous entrâmes dans la grande salle, où fourmillait le monde. Quelques femmes pleuraient, le tablier sur les yeux, d’autres se consolaient, en buvant du vin blanc et mangeant des « bredstelles ». Les marchands d’hommes fumaient gravement dans leurs grandes pipes de porcelaine, et Mme Diederich, avec son grand bonnet de tulle et sa figure ronde toute réjouie, tenait l’ardoise derrière son comptoir.

On ne fit d’abord pas attention à nous ; mais quand nous fûmes assis près des fenêtres, dans un coin à droite, Mme Diederich, nous voyant, vint dire bonjour à l’oncle Conrad d’un air agréable. Elle lui demanda pourquoi nous n’étions pas venus à la fête, comment se portait mademoiselle Margrédel, si tout le monde jouissait d’une bonne santé chez nous, etc. À quoi l’oncle répondit aussi d’un air joyeux. Alors madame Diederich se retira et j’entendis plusieurs personnes murmurer autour de nous :

– M. Stavolo, d’Eckerswir... M. Stavolo.

Et tout le long des tables, les têtes se tournaient pour nous voir. Le tonnelier Gross, près de la porte, dit d’une voix enrouée :

– Celui-là... c’est le plus fort d’Eckerswir : M. Conrad Stavolo, je le connais, il n’aurait pas peur de Yéri-Hans.

L’oncle entendit ces mots, et je vis à sa figure que cela lui faisait plaisir.

Ensuite la servante nous ayant apporté une bouteille de « rangen » et deux verres sur un plateau, l’oncle versa gravement.

– À ta santé, Kasper, dit-il.

– À la vôtre, mon oncle, lui répondis-je.

Quelques instants après, la servante nous apporta des biscuits sur une assiette, car à des personnes distinguées comme l’oncle Stavolo, on n’apporte pas des « knapwurst » avec des petits pains blancs, mais des biscuits ou des macarons, pour leur faire honneur.

Voyant ces choses, je commençais à penser en moi-même que Yéri-Hans n’oserait pas défier l’oncle, et que, s’il venait, nous aurions raison de le mépriser, puisque des gens considérés comme nous ne pouvaient pas aller s’empoigner avec le premier venu. Et je me disais que tout le monde donnerait tort à ce garçon, de sorte que nous aurions remporté la victoire sans nous être battus.

Enfin, pour la seconde fois, je changeais d’idée depuis le matin, quand tout à coup un grand canonnier, avec son petit habit-veste bien rembourré et serré comme le casaquin d’une fille à la taille, sa casquette pointue, à visière relevée, sur l’oreille, le pantalon de toile grise très large, un homme brun, les yeux bleus, le nez carré, les moustaches blondes tirant sur le roux, les oreilles écartées de la tête, enfin un gaillard de huit pouces, solide comme un chêne, passa devant la fenêtre, tenant une petite baguette de noisetier, avec quelques feuilles au bout, qu’il balançait agréablement, et suivi du tonnelier Gross, les mains dans les poches sous son tablier.

Deux secondes après, la porte s’ouvrit, et cet homme, sans entrer, se pencha du dehors dans la salle, en regardant à droite et à gauche ; puis il monta les trois marches, la main ouverte près de son oreille droite, et dit :

– Pour vous rendre mes devoirs !

Tous les jeunes gens criaient :

– Yéri ! Hé ! Yéri ! par ici !... un verre !

Lui riait d’un air de bonne humeur, suivant les tables, donnant des poignées de main et frappant doucement sur l’épaule des vieux qui pleuraient, en leur disant :

– Hé ! père Frantz... père Jacob... allons donc... du courage, que diable ! Il reviendra ; je suis bien revenu, moi !

À quoi les vieux hochaient la tête sans répondre, ou, se cachant la figure dans leurs mains crevassées, murmuraient d’une voix sanglotante :

– Laisse-moi tranquille, Yéri ; laisse-moi tranquille.

On voyait tout de même que ce Yéri-Hans était un bon garçon, je ne peux pas dire le contraire ; mais voilà justement ce qui m’ennuyait le plus ; j’aurais voulu pouvoir penser que c’était un gueux, et que Margrédel, en le voyant, le trouverait abominable.

L’oncle Conrad faisait semblant de rêver. Il sortit sa pipe et la bourra tranquillement, puis, au lieu de l’allumer, il la remit dans sa poche et me dit :

– Kasper, il fait beau temps aujourd’hui.

– Oui, mon oncle, très beau temps.

– Le raisin va profiter jusqu’à la fin du mois.

– Ça, c’est sûr ; tous les jours il profite.

– Nous ferons au moins cent mesures cette année.

– C’est bien possible, oncle Conrad, et du bon.

– Oui, Kasper ; il vaudra celui de 1822 : c’était un bon petit vin tendre, et qui s’est vendu jusqu’à trente-cinq francs la mesure trois ans après.

Pendant que l’oncle disait ces choses, il avait l’air de regarder le forgeron Martine, en face de l’auberge, qui ferrait un cheval, le sabot sur son tablier. Moi, j’aurais voulu faire comme lui, mais je regardais toujours Yéri-Hans, qui, de son côté, ne paraissait pas nous voir. Finalement Gross lui toucha l’épaule, ce que je remarquai très bien, mais il ne se retourna pas tout de suite ; il dit encore quelques paroles en riant à une jeune fille qui le regardait de bon cœur, puis, se balançant d’un air content de lui-même, il tourna doucement sur ses talons et regarda de notre côté.

L’oncle Conrad, l’oreille dans la main et le coude sur la table, lui montrait le dos ; mais, au bout d’une minute, ayant repris son verre pour le boire, il se retourna vers la salle, et Yéri-Hans fit semblant de le reconnaître :

– Eh ! je ne me trompe pas, s’écria-t-il, c’est M. Stavolo, d’Eckerswir.

Il s’approcha la main à sa casquette ; et l’oncle, toujours assis, le nez en l’air, lui répondit, faisant l’étonné :

– C’est vrai que je suis Stavolo, d’Eckerswir, mais votre figure ne me revient pas.

– Comment ! vous ne reconnaissez pas le petit Yéri-Hans, le fils du père Yéri ? dit l’autre.

– Ah ! c’est toi, Yéri ? dit l’oncle en riant un peu ; tiens, tiens, te voilà donc revenu du régiment ! eh bien ça me fait plaisir.

– Oui, monsieur Stavolo, il y aura demain douze jours que je suis de retour au pays, dit le canonnier. Vous avez peut-être entendu parler de moi ?

– Mon Dieu, non, fit l’oncle, à trois lieues les uns des autres, on ne reçoit pas de nouvelles du jour au lendemain ; je te croyais encore en Afrique.

Alors Yéri-Hans ne sut plus que dire ; un instant il regarda de mon côté du coin de l’œil, et d’un ton de bonne humeur :

– C’est que, fit-il, voyez-vous, père Stavolo, on s’est un peu travaillé les côtes à la fête, et, ma foi, je pensais... hé ! hé ! hé !... que le bûcheron Diemer, le charbonnier Polak et trois ou quatre autres de vos anciennes connaissances auraient pu vous donner de mes nouvelles.

– Quelles nouvelles ?

– Hé ! je les ai mis sous la table.

– Ah ! ah ! fit l’oncle, tu es donc le fort des forts, Yéri ? Tu as rapporté des tours de la guerre ?... Diable... diable... oh ! oh !... c’est que maintenant on n’osera plus te regarder de travers, te voilà comme qui dirait à la cime de la gloire !

Il disait ces choses d’un air tellement drôle, qu’on ne savait pas trop si c’était sérieux. Plusieurs même, le long des tables, tournaient la tête pour cacher leur envie de rire.

Le canonnier, malgré sa peau brune, devint tout rouge, et seulement au bout d’une minute, il répondit :

– Oui... c’est comme cela, monsieur Stavolo ; je les ai mis sur le dos, et s’il plaît à Dieu, ce ne seront pas les derniers.

Alors les joues de l’oncle tremblèrent, et, comme il allait répondre, Yéri-Hans lui dit :

– Faites excuse, mon verre est là.

– Ne te gêne pas, répondit l’oncle d’un ton sec.

Yéri-Hans alla s’asseoir en face de nous à l’autre table, parmi trois ou quatre de ses camarades qui lui gardaient un verre.

– À votre santé, monsieur Stavolo, s’écria-t-il en clignant les yeux.

– À la tienne, Yéri-Hans, répondit l’oncle.

Ils continuèrent à se parler ainsi d’une table à l’autre, en élevant la voix. Toute la salle écoutait ; moi, j’aurais bien voulu m’en aller ; je me repentais d’être venu là. L’oncle, lui, semblait être plus jeune de vingt ans, tant il relevait la tête, tant ses yeux gris étincelaient, mais il conservait son calme ; seulement son grand nez en bec d’aigle se recourbait plus fièrement, et ses cheveux gris semblaient se dresser autour de ses oreilles.

– Ainsi, monsieur Stavolo, s’écria le canonnier en riant, vous n’avez pas entendu parler de la fête ? C’est étonnant !

– Pourquoi ?

– Mais vous, un ancien, qu’on disait si terrible dans la bataille, il me semble que l’âge n’a pu refroidir tout à fait votre sang, et que ces choses-là devraient vous toucher ; cela devrait vous réveiller, comme on voit les vieux chevaux de cavalerie hennir et dresser l’oreille quand on sonne la charge. Après ça... La vieillesse... La vieillesse !

L’oncle était devenu tout pâle, mais il voulut encore se contenir et répondit :

– Les chevaux sont des bêtes, Yéri-Hans ; l’homme avec l’âge apprend la raison. Tu ne sais pas encore cela, mon garçon, tu l’apprendras plus tard. C’est bon pour la jeunesse de se battre à tort et à travers. Les hommes d’âge, comme moi, se montrent rarement, mais quand ils se montrent, les autres voient que le vieux sang est comme le vieux vin : il ne pétille plus, mais il réchauffe.

En parlant, l’oncle Conrad avait quelque chose de beau, et j’entendis dans toute la salle les vieux se dire entre eux :

– Voilà ce qui s’appelle parler.

Le grand canonnier lui-même, un instant, regarda l’oncle d’un air de respect, puis il dit :

– C’est égal, j’aurais voulu vous voir à la fête, monsieur Stavolo. Puisque vous ne luttez plus, vous auriez jugé des coups.

– Tout cela, dit l’oncle, c’est pour faire entendre que je suis vieux, n’est-ce pas ? que je ne suis plus bon qu’à me tenir dans le cercle et à crier comme les femmes : « Ah ! Seigneur Dieu... ils vont se faire du mal... séparez-les ! » Eh bien, tu te trompes ; regarde-moi bien en face, Yéri, quand j’arriverai, ce sera pour te montrer ton maître.

– Oh ! oh !

– Oui, mon garçon, ton maître ; car c’est aussi trop fort d’entendre un homme se glorifier hautement ; mais aujourd’hui je suis venu pour acheter des petits cochons chez la mère Kobus.

– Des petits cochons ! s’écria Yéri-Hans en poussant un éclat de rire.

Alors l’oncle se leva tout pâle en criant d’une voix terrible :

– Oui, des petits cochons, braillard ! Mais je ne me laisserai pas marcher sur le pied, tout vieux que je suis. Lève-toi donc, lève-toi, puisque tu n’es venu que pour ça, puisque tu me défies !

Et d’un ton plus grave, regardant toute la salle :

– Est-ce qu’un homme de mon âge, par vanité, par amour de la bataille, ou autre chose sotte pareille, serait arrivé tout exprès à Kirschberg ? Non, ce n’est pas possible ; il n’y a qu’un fou capable de pareille chose. J’étais venu pour mes affaires ; mon neveu peut le dire. Mais, vous l’avez vu, ce jeune homme se moque de mes cheveux gris. Eh bien ! qu’il vienne, qu’il essaye de me renverser !

– Ceci vaut mieux que des paroles, s’écria Yéri-Hans ; moi je suis pour ceux qui s’avancent hardiment, et je laisse les femmes parler ensuite.

Il sortit de sa place, et déjà tout le monde rangeait les bancs et les tables aux murs en disant :

– Ce sera cette fois une véritable bataille, une terrible bataille ; le père Stavolo est encore fort ; Yéri-Hans aura de la peine.

L’oncle Conrad et Yéri, seuls au milieu de la salle, attendaient que tout fût en ordre. Madame Diederich et les servantes s’étaient sauvées dans la cuisine ; on les voyait, dans l’ombre regarder les unes par-dessus les autres.

Moi, je ne savais plus que penser ; je me tenais debout dans un coin de la fenêtre, regardant le canonnier, qui me paraissait alors plus grand et plus fort qu’auparavant. Et je me disais en moi-même qu’il avait une figure de lion, avec ses moustaches blondes, d’un lion joyeux, qui est sûr d’avance de tout renverser, de tout avaler : cela me faisait frémir. Ensuite, regardant l’oncle Conrad, large, trapu, carré, le dos rond, les bras gros comme des jambes, le nez en forme de crampon, et ses cheveux plats descendant sur le front jusqu’aux sourcils, cela me rendait un peu de confiance, et je croyais qu’il finirait tout de même par être le plus fort. Mais, en même temps, je sentais froid le long du dos ; et tout le bruit de ces tables qu’on reculait, de ces bancs qu’on traînait, me tombait en quelque sorte dans les jambes. Je regardais à droite et à gauche pour m’asseoir, il n’y avait plus de chaises ; toute la grande salle était débarrassée, et les gens, debout sur les tables, la tête près du plafond, attendaient. Yéri-Hans ouvrit son habit et remit sa casquette à quelqu’un pour la tenir.

– Attrape, Kasper ! me cria l’oncle en me jetant son feutre, qui tomba à terre.

Cela me parut de mauvais augure, mais, lui, n’y prit pas garde ; et retroussant les manches de sa veste, comme lorsqu’il travaillait à la vigne :

– Qu’on n’aille pas me soutenir plus tard, dit-il encore, que j’ai provoqué ce jeune homme ; c’est Yéri qui m’a défié.

– Oui, oui, je prends tout sur moi, s’écria le canonnier en riant.

– Vous l’entendez, dit l’oncle. Eh bien donc, à la grâce de Dieu !

En même temps, il arrondit son dos, la jambe gauche en avant et demanda :

– Y es-tu, Yéri ?

– Oui, monsieur Stavolo.

Et ils se prirent aussitôt au collet de la veste, à la mode des Alsaciens, sans se toucher le corps. Il faut que les collets de leurs habits aient été d’un bon drap, car d’abord l’oncle Conrad enleva Yéri-Hans de terre à la force des poignets, et le tint ainsi un instant comme pour le lancer au mur ; puis ce fut son tour d’être soulevé de la même manière. Tous deux retombèrent d’aplomb. On ne respirait plus dans la salle.

– Tu as de solides poignets, dit l’oncle, je dois le reconnaître, hé ! hé ! hé !

– Et vous aussi, monsieur Stavolo, dit le canonnier.

Presque aussitôt, l’oncle le poussa de toutes ses forces, les bras en avant et la tête en bas, comme un taureau qui veut enfoncer quelque chose avec ses cornes ; il essayait de le lever en même temps, mais Yéri-Hans, penché contre lui, glissa sur ses pieds tout le long de la salle avec un bruit de rabot ; et à peine l’oncle eut-il fini de le pousser que, jetant un cri sauvage : « À mon tour ! » il repoussa l’oncle de la même manière, sans parvenir à le renverser. Et quand il fut au bout, tous deux se levèrent en se regardant le blanc des yeux, et l’on entendit toute la salle reprendre haleine. On voyait les traces de leurs clous sur le plancher. L’oncle Conrad était pâle, le canonnier rouge comme une brique. Ils se lâchèrent un instant, et Yéri-Hans dit d’un ton de colère :

– C’est bon !

– Tu es déjà las ? fit l’oncle.

– Ah ! las... las...

Et, dans le même instant, il reprit l’oncle Conrad au collet, en le secouant, comme pour essayer quelque chose ; l’oncle l’avait aussi repris. Ils s’observèrent ainsi plus d’une minute, en riant d’un rire étrange. Puis, tout à coup, Yéri attira l’oncle avec tant de force, qu’il eut besoin de se pencher en arrière pour résister, et comme il se penchait, l’autre, poussant un cri sourd du fond de sa poitrine, se jeta sur lui brusquement, de sorte que l’oncle Conrad, qui ne s’attendait pas à cela, fut culbuté les deux jambes en l’air et les épaules sur le plancher.

Mille cris de triomphe s’élevèrent alors de toutes les tables, et Yéri-Hans se frotta les mains en se gonflant les joues jusqu’aux oreilles ; il avait eu de la peine, car ses yeux étaient rouges comme du sang.

L’oncle, les lèvres pâles et tremblantes, se releva ; mais il était à peine debout, pour recommencer la bataille avec acharnement, que sa jambe plia, et qu’il dut s’appuyer contre une table pour se soutenir. Il se fit aussitôt un grand silence dans la salle, et Yéri demanda :

– Qu’est-ce que vous avez donc, monsieur Stavolo ? Est-ce que vous avez mal ?

– Va-t’en au diable, mauvais gueux ! cria l’oncle, tu m’as cassé la jambe. Ah ! le bandit, il m’a pris en traître, et voilà que j’ai la jambe cassée !

En entendant cela, je m’écriai :

– Seigneur Dieu ! mon oncle est estropié ; vite un médecin !

Et Yéri-Hans, remettant sa casquette dit :

– J’en suis bien fâché, monsieur Stavolo, oui, bien fâché ; vous avez tort de vous mettre en colère ; je ne l’ai pas fait exprès.

– Ah ! le gueux ! il me casse la jambe avec ses tours, et il ose me soutenir qu’il ne l’a pas fait exprès ! dit l’oncle, qu’on avait fait asseoir, et qui grinçait des dents pendant qu’on lui ôtait le soulier. Tu me répondras de cela, Yéri, tu m’en répondras !

– Oui, monsieur Stavolo, quand vous voudrez, dit Yéri-Hans ; mais vous avez tort de tant crier ; parole d’honneur, cela me fait de la peine.

On voyait qu’il disait la vérité ; mais l’oncle, qui croyait remporter la victoire, ne pouvait comprendre cela.

– Va-t’en ! va-t’en ! disait-il ; de te voir, ça me retourne le sang ! Ah ! le bandit, estropier un homme de mon âge !

Alors Yéri-Hans sortit tout triste, et, comme on avait ôté le soulier et le bas à l’oncle Conrad, Summer, le charcutier de la petite place, s’agenouilla devant la chaise, et se mit à tâter la jambe du haut en bas. Tout le monde en cercle regardait. La colère de l’oncle passait vite ; il bégayait :

– Être boiteux maintenant pour le restant de mes jours, et par la faute de ce bandit ! Ah ! quelle mauvaise idée j’ai eue de venir acheter des petits cochons à Kirschberg !... Ah ! le brigand !... Moi qui buvais là tranquillement sans penser à rien ! Encore si ce n’était pas un tour de régiment qu’il a rapporté d’Afrique, le gueux, pour estropier les gens de bien !

Le vieux Summer, avec son bonnet de coton et son tablier blanc, tâtait toujours, et finalement il dit :

– Des os cassés, je n’en trouve pas, mais une grosse entorse.

– Une entorse ? fit l’oncle.

– Oui, c’est encore pire qu’un os cassé, monsieur Stavolo. Il faut bien vite mettre le pied dans un baquet d’eau froide ; car, voyez-vous, si l’on tardait longtemps, on pourrait être forcé de couper la jambe.

L’oncle alors me regarda, tellement pâle, que je sentis les larmes me remplir les yeux ; il voulut parler, mais il ne put dire que deux mots :

– De l’eau, Kasper ! de l’eau, bien vite !

Je courus dans la cuisine, où la servante Zeffen était en train de pomper un baquet d’eau ; c’est moi-même qui l’apportai dans la salle, et l’oncle y mit le pied en grelottant ; c’était de l’eau de roche, froide comme la glace.

Mme Diederich dit alors :

– Vous ne sauriez croire, monsieur Stavolo, combien je suis désolée qu’un pareil malheur se soit passé dans mon auberge.

– Et moi encore plus ! cria l’oncle vraiment fâché.

– Vous coucherez ici ?

– Moi, coucher à Kirschberg ? Jamais ! Je ne resterai pas ici plus d’un quart d’heure. On ne me reverra plus dans ce gueux de pays. Dieu me préserve de venir jamais acheter de petits cochons dans un pays pareil.

Tous les gens de l’auberge s’en allaient l’un après l’autre répandre la grande nouvelle ; au bout d’un quart d’heure, il n’y avait plus dans la salle que l’oncle Conrad, Summer, les servantes et moi, car Mme Diederich était aussi sortie pour dire au domestique d’atteler.

– Monsieur Stavolo, vous feriez bien de rester, dit Summer ; il serait dangereux de vous mettre en route.

– Cela m’est égal, dit l’oncle ; j’ai ce pays en horreur.

– Vous êtes décidé !

– Oui.

– Eh bien ! nous pouvons sortir la jambe du baquet et mettre du linge mouillé autour, cela fera le même effet jusqu’à votre arrivée là-bas.

Il regarda la jambe et dit encore :

– C’est une grosse entorse.

Puis il l’entoura de linges, que madame Diederich venait d’apporter. Il versa de l’eau dessus, et l’on transporta l’oncle, dans un fauteuil, jusqu’à la voiture. On le mit derrière, la jambe sur une botte de paille, et c’est moi qui pris le fouet.

Tout le village était aux fenêtres pour nous voir passer. Mme Diederich ne parla pas de sa note, et le père Summer cria :

– J’irai vous voir un de ces quatre matins, monsieur Stavolo ; savoir de vos nouvelles.

– C’est bon, c’est bon ! fit l’oncle en claquant des dents, car il avait froid. Dépêche-toi, Kasper.

Nous partîmes à travers le village au grand galop ; l’oncle était honteux de voir tant de monde sur les portes et criait :

– Comme les gens sont bêtes à Kirschberg ; on dirait qu’ils n’ont jamais vu d’entorse !... Cela peut arriver au premier venu de glisser.

Enfin, quand nous fûmes dehors, sur la grande route, il se calma d’un coup et ne dit plus rien. La colère de sa défaite le rendait comme sauvage. Moi, je fouettais les chevaux, et je me disais que dans ces malheurs il y avait encore quelque chose de bon, puisque Margrédel allait maudire Yéri-Hans, et que l’oncle entrerait dans des fureurs terribles chaque fois qu’on lui parlerait de cet homme.

C’est au milieu de ces pensées que nous arrivâmes à Eckerswir, vers trois heures du soir. L’oncle regardait à droite et à gauche d’un air inquiet, craignant la rencontre du père Brême, de Mériâne ou de tout autre de ceux que nous voyions le soir à l’auberge des « Trois-Roses », et qui n’auraient pas manqué de nous saluer, ou même de nous arrêter pour s’informer de notre voyage, surtout en voyant l’oncle Conrad assis derrière la voiture et moi sur le devant. Heureusement, rien de tout cela n’eut lieu ; nous arrivâmes près de la maison au petit trot, sans avoir fait de pareilles rencontres. Mais à peine étions-nous arrêtés, que Margrédel regarda par une des fenêtres de la salle, et parut tout étonnée de nous voir déjà de retour. Puis, voyant l’oncle Conrad la jambe en l’air, elle quitta son ouvrage et courut sur l’escalier en criant :

– Qu’est-ce qui se passe ? qu’est-ce que tu as, mon père ?

– Rien, Margrédel, répondit l’oncle ; ce n’est rien, j’ai glissé.

– Glissé ! où donc, mon Dieu ?

– Dans l’auberge du « Cruchon d’or », et ça m’a fait une petite entorse, voilà tout.

Margrédel voyait bien à notre mine que c’était plus grave qu’il ne disait ; aussi, sans écouter davantage, se mit-elle à crier :

– Orchel ! Orchel ! vite, vite, cours chercher M. Lehmann !

Elle descendit de l’escalier et grimpa sur la voiture, en disant d’une voix si tendre :

– Mon pauvre père ! mon pauvre père ! et en l’embrassant tellement, que j’aurais souhaité d’être à sa place avec son entorse.

Lui paraissait attendri :

– Ce n’est rien... ce n’est pas dangereux, Margrédel, faisait-il ; seulement je ne peux pas descendre tout seul ; il faut chercher le vieux Rœmer et le grand Hirsch pour m’aider.

Déjà plusieurs voisines étaient sorties de leurs baraques aux cris de Margrédel. On prit l’oncle sous les bras et sous les jambes, et on le porta de la sorte, la tête en bas, jusqu’au haut de l’escalier.

Margrédel pleurait à chaudes larmes. Orchel était partie, et l’oncle se trouvait étendu sur le lit depuis quelques minutes, les fenêtres ouvertes, et la moitié des commères autour de lui, parlant toutes à la fois, disant que le blanc d’œuf, les oignons hachés avec du persil, de l’huile de noix avec du poivre étaient tout ce qu’il y avait de mieux pour les entorses ; et l’on ne savait quoi choisir parmi toutes ces choses, lorsque le Dr Lehmann entra, disant :

– Qu’on commence d’abord par évacuer la chambre ; je n’aime pas à entendre toutes ces pies bavarder autour de moi.

Puis s’approchant de l’oncle Conrad, qui le regardait les yeux écarquillés :

– Eh bien ! monsieur Stavolo, fit-il en lui serrant la main, que diable avons-nous ?

– J’ai glissé, dit l’oncle, j’ai glissé dans la salle de l’auberge du « Cruchon d’or », à Kirschberg, et cela m’a dérangé le pied.

– Voyons. Venez ici, Kasper, et que Mlle Margrédel nous fasse le plaisir d’aller voir ce qui se passe dans la chambre voisine, dit Lehmann.

Après quoi il se mit à défaire les linges de la jambe, regarda et dit :

– C’est bel et bien une bonne entorse. Comment diable, père Stavolo, vous, un homme si solide, avez-vous pu, dans une salle, sur un plancher, attraper une entorse pareille, d’avant en arrière, car vous avez glissé brusquement d’avant en arrière, cela se voit ; il n’y avait donc rien pour vous retenir ?

– Cela s’est fait, dit l’oncle après avoir ruminé quelques secondes, par un coup de traître.

Le Dr Lehmann se redressa de toute sa hauteur en disant :

– Comment ! un coup de traître ?

– Oui, monsieur Lehmann, c’est la pure vérité ; Kasper est là pour le dire.

Alors il raconta comment nous étions partis le matin, avec l’idée d’acheter des petits cochons à Kirschberg, chez la mère Kobus ; comment Yéri-Hans l’avait attaqué par surprise dans la salle du « Cruchon d’or », et comment il avait glissé sur un noyau de prune ; ce qui sans doute était cause de son entorse.

– Ah ! bon, bon, maintenant je comprends, dit le docteur en riant un peu ; nous avons voulu essayer nos forces, père Stavolo, cela ne réussit pas toujours, vous avez eu le dessus assez longtemps, et...

– Non, non, cria l’oncle tout honteux, Kasper est là pour dire que Yéri-Hans m’a pris en traître, et que sans le noyau... N’est-ce pas, Kasper ?

Je n’avais rien vu de ces choses ; mais l’oncle Conrad me paraissait bien assez malheureux avec son entorse, sans aller le contredire encore.

– C’est clair comme le jour, lui dis-je ; le canonnier vous a d’abord attiré pour vous tendre la jambe, ensuite il vous a poussé en arrière, et vous avez glissé sur le noyau.

– Oui, il m’a tendu la jambe... c’est un bandit ! Mais si le noyau n’avait pas été là !...

– Enfin, n’importe ! L’entorse est forte, dit Lehmann, elle pourra vous tenir six semaines sur le flanc, si vous commettez la moindre imprudence. Vous avez bien fait de mettre le pied dans l’eau froide, seulement le bandage ne vaut rien.

Alors il lia le pied de l’oncle Conrad tellement bien qu’il aurait pu marcher ; mais il lui recommanda de ne pas bouger et de mouiller le linge le plus souvent possible. Cela fait, le docteur sortit comme il était venu, disant qu’il reviendrait le lendemain.

L’oncle Stavolo était consterné de voir que Lehmann avait découvert la vérité d’abord. C’est pourquoi, quand nous fûmes seuls, il me dit :

– Ces médecins ne valent pas la corde pour les pendre ; on a beau leur dire la vérité cent fois, ils ne croient à rien. Puisque c’est comme cela, je ne dirai plus rien du tout ; quand on me demandera comment la chose s’est passée, je répondrai : « Demandez à Kasper, il sait bien que c’est par un coup de traître qu’on m’a renversé ; il a tout vu, le crochet dans mes jambes et le noyau ! » Mais il ne convient pas que je le dise moi-même, car j’aurais l’air de vouloir m’excuser, de me défendre avec la langue ; cela ne peut pas aller. Kasper, tu diras la pure vérité, comme tu l’as dite à Lehmann, voilà ! Et maintenant laisse-moi tranquille, toutes ces choses m’ont chagriné, j’ai sommeil.

Je sortis de la chambre, et trouvant Margrédel qui pleurait près de la fenêtre, sa jolie figure dans les mains, je lui dis que Yéri-Hans était cause de tout ; qu’il avait attaqué son père, qu’il l’avait défié, et finalement renversé par un coup de traître.

Elle ne répondait pas et sanglotait toujours.

Au souper, elle prit son assiette et alla se mettre près de son père, pour le veiller ; et moi je soupai seul, pensant que Margrédel ne se fâchait pas assez contre Yéri-Hans, et qu’à sa place je l’aurais maudit mille et mille fois.